Vendredi 19 septembre 2008 (2ème partie)
Même quand on a l’impression de se reposer, même quand une expo prend des airs domestiques, nous accueille avec des fauteuils profonds et des tapis persans, des bibelots, des chandeliers et des lustres… mais aussi des étagères de revues à feuilleter tout allongé… il n’est pas dit qu’on sorte indemne de l’aventure ! La violence peut se lover dans les plis d’un chaleureux velours, se perdre dans le moëlleux d’une moquette ou les renflements d’une boiserie.
C’est un peu ce qu’il se passe quand on ressort de l’expo perso de John Armleder au Centre Culturel Suisse. Révolutionnaire… peut-on plus ? Il repousse un peu plus les limites de l’exposition !
On ressent là une sorte d’ivresse esthétique. On ne sait pas bien si tout ce luxe apparent, ce baroque à outrance, ce rococo rutilant, ces tentures veloutées et ce confort outrancier nous étouffe ou nous soulage. Les deux peut-être ?
Le premier bonheur, c’est qu’on pourrait subitement se sentir chez soi dans cet espace d’art… mais peut-on vivre dans un intérieur si chargé quand on est en quête de « Less is more » ?
On arrive, et une tablée d’une quinzaine de convives s’étend face à nous. Le couvert est dressé, les chandeliers n’attendent que l’étincelle d’un briquet pour enflammer la soirée, et le sanglier est sans doute déjà au four !
On pourrait s’installer mais on veut en voir un petit plus avant.
On jurerait que le maître des lieux, dans la pièce à côté, va nous accueillir… mais personne ne vient.
Etrange sensation. Pour un peu, on pourrait se prendre pour Boucle d’Or et avoir le sentiment de revivre ce moment où elle débarque dans une maison vidée de ses occupants mais encore empreints de leur présence. Drôle de vertige.
Et les inévitables cartels qui indiquent que l’on se trouve dans un lieu consacré de l’art ont disparu. A la place, on trouve des tas de bouquins d’art, des magazines qui, si on veut bien se donner la peine de se vautrer dans ce divan, nous en disent long sur l’artiste -John Armleder- et son invité -le décorateur Jacques Garcia. Garcia est un de ces personnages dont tout le monde connaît le travail sans le savoir. Parce qu’il a participé à des tas de grands projets : la déco de l’Hôtel Costes, l’amènagement du Musée de la Vie Romantique ou du Fouquet’s, de Ladurée… ou de Casinos à Enghien, à Cannes, Las Vegas ou Trouville. Et aussi la scèno d’expositions d’envergure.
Et là, alors qu’Armleder a, tout au long de sa carrière, joué sur cette frontière ténue entre art et décoratif, au Centre Culturel Suisse, il nous met finalement face à la réalité. Le nez dedans. On se met alors à la place de ceux qui achètent un Koons bleu pour aller avec le canapé du salon.
Et quitte à faire dans le conceptuel et déléguer la fabrication de l’expo à des artisans et autres corps de métier… Armleder fait de l’exposition entière un ready-made. A moins que Garcia lui-même ne soit un ready-made à lui tout seul. A moins que Garcia = Armleder, et Armleder = Garcia. Du coup, art = décoration = art. Après tout, l’art n’est pas fait pour les musées mais bel et bien pour occuper les intérieurs, parfois même au même titre que cette commode Louis XV et ce tableau façon Renaissance… bref art=décor= mobilier= mise-en-scène !
Impossible de ne pas penser à notre Marcel Duchamp adoré et à Jarry qu’il citait: "Arrhe est à art ce que merdre est a merde."
Armleder, quant à lui, encore une fois, il nous a bluffés. Il nous a piégés. Au jeu de nos idées gigognes, au jeu de la fiction ou de la réalité, de la profondeur et de la superficie, de l’abstraction ou de la figuration, du conceptuel ou du formel, du beau ou du laid… au jeu de nos contradictions et paradoxes esthétiques, il nous a eus… et une fois de plus en beauté ! L’art, on vit avec de toute façon.
Et d’ailleurs, j’ai une équation à plusieurs inconnues qui me vient subitement à l’esprit : si, et seulement si, j’étais collectionneuse… et, si, et seulement si, j’étais un peu clepto sur les bords… et si, et seulement si, j’étais par on ne sait quel miracle en possession d’une coupe de Champagne dont les formes reprennent l’organe sexuel d’un artiste contemporain qui nourrit un gôut certain pour la révolution… où la rangerais-je ? Probablement sur une étagère, entre deux bouquins d’art et un paquet de bonbons au gôut d’illusion !
Je n’oublierai pas de rajouter la mention : « Honnêtement volé lors d’une performance dans un lieu public ».
| Critique d’art et journaliste, Anaïd Demir a débuté dans les pages du magazine Technikart (95-2001). Depuis, on peut lire ses articles dans divers magazines : L’Evènement du Jeudi, Nova Magazine, Beaux-Arts Magazine, L’Œil, Documents sur l’Art, Journal des Arts, Jalouse… Parallèlement à cette activité, elle organise des expositions, rédige de nombreux textes de catalogues d’art (elle est notamment co-auteur de la monographie du cinéaste coréen Kim Ki-duk - éd. Dis-Voir, Paris, 2006), réalise des émissions radio (FG et Nova) et a enseigné à l’Université Paris 8. |
Publié le 14 octobre 2008