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Le Journal intime de l'Art d'Anaïd Demir - 25
J'avais loupé cette grande expérience à Paris lors du vernissage de « Dyonisiac » : une performance de Kendell Geers qui venait court-circuiter en douceur le cocktail d'une exposition collective!
Le Journal intime de l'Art d'Anaïd Demir - 25

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Vendredi 19 septembre 2008

J'avais loupé cette grande expérience à Paris lors du vernissage de « Dyonisiac » : une performance de Kendell Geers qui venait court-circuiter en douceur le cocktail d'une exposition collective! Ce soir-là, le champagne coulait à flot dans des coupes que les invités les plus fétichistes et les plus cleptomanes n'ont pas hésité à cacher dans les poches de leur pantalon ou dans le creux de leur soutien-gorges... et à ramener ni vu ni connu à la maison tel un trophée. Et le trophée en question trône sûrement encore avec noblesse sur la cheminée ou dans les étagères de leur salon, entre un paquet de bonbons Celador et un catalogue d'art.
C'était quoi au juste ce trophée? Juste une coupe de Champagne pas comme les autres.
On était en mai 2005 à Paris... et 3 ans plus tard, en direct du Musée d'art Contemporain de Lyon, j'ai l'occasion de remonter le temps et de vivre cette amusante expérience qui donne au champagne un goût insoupçonné.
Cette fois, on est au vernissage d'une exposition personnelle de Kendell Geers... une rétrospective irrespectueuse intitulée « IrrespeKtiv » : avec un K comme Kendell, et un K comme dans « punK » aussi d'ailleurs ! Les coupes de champagne de ce cocktail très étudié avaient été ni plus ni moins moulées sur le sexe de l'artiste. Du coup, Kendell Geers était sur toutes les lèvres des gens de l'art présents au vernissage! Et j'imagine que c'était jouissif pour lui ! Une blague de potache qui, même 3 ans plus tard, garde encore toute sa teneur.

Et d'entrée, si le Champagne n'a pas fait perdre le Nord, on perd ses repères dans un labyrinthe fait de miroirs au sol et de parois de barbelés. On a plutôt intérêt à savoir où on met ses doigts et à éviter de trébucher!
Toute en tension, l'expo de Geers est évidemment un appel à la révolte voire à la Révolution...
Et dans le genre révolutionnaire, l'artiste a falsifié d'emblée sa date de naissance : il préfère la situer en Mai 68 !
D'ailleurs ce Sud-Africain anti-Apartheid assume avec talent son identité d'Afrikaner originaire de Hollande. Son autoportrait n'est ni plus ni moins qu'une arme blanche improvisée : un goulot de bouteille de bière !

Évidemment, les matériaux qu'il utilise dans ses installations sont ceux d'une révolution sauvage : des tessons de bouteilles de bières, des goulots tranchants, des barbelés et autres... sexe, idéologie, politique et religion sont pris en otage dans ses œuvres qui suscitent, quelle qu'elles soient, des réactions.
Par exemple, dans une étroite salle cruciforme, on trace entre une série de sacs mortuaires suspendus au mur les uns à côté des autres. Sous le néon, on se sent pris à la gorge par l'odeur entêtante du plastique. Tout neufs, en rang d'oignons, les sacs semblent attendre les cadavres avec impatience.

Et non seulement il y a de la violence contenue et des tensions dans cette rétrospective au Musée d'Art Contemporain de Lyon, mais en plus, les températures montent sévère. Ne serait-ce qu'avec le Monument pour un Anarchiste inconnu : sur un socle de béton serti de tessons de verre acérés, trône une carcasse automobile retournée. Encore en flammes , l'innocent bolide semblent avoir été incendié par des vandales quelques minutes plus tôt!
Et dans une société dans laquelle « la vérité, le désir, la passion et l'anarchie ne sont plus que des noms de parfum », Geers répète le mot « Fuck » à l'infini jusqu'à le vider de son sens. Il en fait un motif abstrait qui adhère aux murs et à toutes sortes de sculptures ou de squelettes !
On ne ressort pas reposé d'une expo de Geers... mais depuis quand l'art est-il reposant ?

 

Vendredi 19 septembre 2008 (suite) >> 

 

  Critique d’art et journaliste, Anaïd Demir a débuté dans les pages du magazine Technikart (95-2001). Depuis, on peut lire ses articles dans divers magazines : L’Evènement du Jeudi, Nova Magazine, Beaux-Arts Magazine, L’Œil, Documents sur l’Art, Journal des Arts, Jalouse… Parallèlement à cette activité, elle organise des expositions, rédige de nombreux textes de catalogues d’art (elle est notamment co-auteur de la monographie du cinéaste coréen Kim Ki-duk - éd. Dis-Voir, Paris, 2006), réalise des émissions radio (FG et Nova) et a enseigné à l’Université Paris 8.  

 

Publié le 30 septembre 2008

Par Anaïd Demir
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