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Le Duchamp du signe des Dandy Warhols
L'exposition « Traces du sacré » au Centre Pompidou (Paris, du 7 mai au 11 août 2008) a laissé de sacrées traces.
Le Duchamp du signe des Dandy Warhols

L'interrogation sur la place, la disparition puis le retour du « sentiment religieux » dans l'art est un sujet délicat. D'autant plus dans nos périodes troubles. L'art a souvent trait à une certaine métaphysique et l'auteur du miracle créatif, l'artiste, se trouve vite propulsé au rang de chaman, prêtre, pape ou dieu. Si le dernier « art chaman » (auto)déclaré est Matthew Stone, le siècle passé en est truffé. De Beuys, l'aventurier ressuscité à Malevitch, le pionnier suprématiste en passant par Hirst, Rothko, Acconci.... les candidats au poste ne manquent pas.

Mais, on ne sait pour quelle raison, deux noms reviennent plus que les autres sur les 5'000 dernières années de création (consciente disons), ce qui laisse pourtant pas mal de monde (dont un paquet de beau linge...). Les deux élus : Marcel Duchamp et Andy Warhol.

On sent déjà se crisper le lecteur, anxieux : « Ne me dites pas qu'il va oser dire du mal de Warhol et de Duchamp quand même ? ... ». Crime affreux, impardonnable, violation digne de caricatures mal senties, condamnation immédiate, exécution.

Bien sûr que Warhol comme Duchamp sont deux génies absolus de l'art moderne et bien souvent élevés au rang de divinités factices pour de mauvaises raisons. Mais entre le publicitaire designer de chaussures et le roi du « Dis plus rien, Marcel, z'y voient qu' du feu… La fermer, c'est l'assurance de ne pas dire de conneries ! », il semblerait qu'il y ait une relecture possible de l'histoire à faire.

Et dire que les deux pauvres malheureux n'y sont pour rien..... ou presque. Bien sûr, ils ont tous deux concourus volontiers à la glorification de l'aura de l'artiste et à la mythification de son travail.... jusqu'à la fossilisation. Ils n'en espéraient (peut-être) pas tant. Un exemple parmi tant d’autres. « Theft is Vision » (éd. JRP/Ringier) de Robert Nickas, excellente collection d’articles et interviews du critique et curateur américain. Seul Hic : la moitié des articles voient citer Duchamp et deux tiers évoquent Warhol (solidarité américaine sans doute…). N’y a-t-il vraiment personne d’autre à se mettre sous la dent, ou disons plutôt, sous la plume ?
last supper
Cette divinisation des artistes peut prêter à sourire. Elle est pourtant le reflet d’une tendance plus large. Si la jeunesse semble découvrir l’ « Allelujah » brisé et glacé de Leonard Cohen par Jeff Buckley, en rotation radiophonique si forte qu’elle vous en ferait vomir votre hostie, c’est dans la continuité d’une société qui est en passe de retrouver la foi en un Dieu mort depuis Nietzsche. Un rattachement à la religion n’est jamais anodin et apparaît bien comme le signe de la perte de repères et de références. Dans ces cas, autant s’attacher à ceux qui ont fait leurs preuves…. Comme Andy et Marcel.

A cette « duomanie » pathologique, d’autres ont choisi de jouer la carte de la variété et de la dispersion. Par exemple, l’exposition « From the voice to the hand » de Melik Ohanian (référence au « From Hand to Mouth » de Nauman repris par Marclay dans « From Hand to Ear » ?) au Plateau, Paris, du 18 septembre au 23 novembre 2008. Une longue suite de néons blancs éclaire à mi-hauteur des petits tas de lettres posés au sol ou mis à l’écart le long des murs. Au-dessus des néons, une longue litanie de noms, véritable aréopage de philosophes, penseurs et autres écrivains érudits.
On vous dévoile la surprise : le tas de lettres correspond aux signes composant une citation du personnage annoncé au-dessus. Trop simple à retrouver me direz-vous ? L’artiste a bien pris soin de retirer une lettre afin de compliquer un peu la tâche… Ouf ! Nous voilà rassurés ! On va pouvoir s’amuser un peu…. L’installation est belle, l’artiste est bon (habituellement), là n’est pas le problème. L’œuvre ne permet aucunement d’accéder au propos, elle semble se dresser comme un rempart, stérile, inutile. Elle est le symbole de la multiplication à l’excès des points de contact historiques. Cette tendance lourde de l’art actuel, depuis l’éclosion du post-modernisme dans son acception artistique au début des années 1980, peut être résumée sous le titre de « name-dropping ». Accumulation citationnelle de personnalités, artistiques, littéraires ou issues du champ culturel. De quoi se rassurer et combler parfois un vide dans le sacro-saint discours sur l’œuvre. Ce ne sont, une fois de plus, pas les référents qui sont en cause, ce sont leur utilisation. Certains artistes font ça très bien et à bon escient…. d’autres non. Précisément, l’amoncellement jusqu’à l’incompréhension ne sert à rien. Dans ces cas là, autant juste citer… Warhol et Duchamp.
 

[Visuels : en haut, Marcel Duchamp, Selfportrait in Profile, 1958. Collection privée, copyright : Estate of Marcel Duchamp, ARS, New-York/ADGAP, Paris. En bas : Andy Warhol, Last supper, 1986. peinture polymer synthétique, poussière de diamant, peinture à soie sur toile. Copyright : Andy Warhol Foundation for the visual arts, ARS, New York] ]

Publié le 29 septembre 2008

Par Benjamin Bianciotto
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