Le vert me réenergise et avaler un kilo de Vitamine C ne peut que me requinquer !
Mars, mars… j’essaie de me souvenir.
Le vent taquinait la mèche de Nicolas Bourriaud dans le parc très verdoyant de la Tate Britain alors qu’on lui demandait ce qu’un commissaire d’expo
made in Paris ressentait dans l’ambiance de Londres. Teinté de mystère, entouré d’oiseaux, on aurait dit le Grand Meaulnes pendant qu’il déclinait ses projets et ses sensations.
Mars 2007 ! Je n’étais pas là pour une chasse aux papillons mais bel et bien une chasse à l’art. En quête d’artistes, de curators et autres brillants acteurs de l’art.
Damien Hirst,
Michael Craig-Martin,
Martin Creed,
Gavin Turk… les YBA (Young British Artists).
Charles Saatchi. Ai-je rêvé ce tournoi de ping-pong dans les ateliers de
Ron Arad ?
Sur les traces de
Gilbert & George, je me souviens avoir cherché avec Ingrid le restau Turc dans lequel le duo a, dit-on, l’habitude de dîner chaque jour. En vain.
Je me rappelle la très énergétique
Spartacus Chetwynd qui nous attendait en tenue théâtrale dans son atelier pour des performances spécialement conçues pour nous. Etait-elle escargot ou bien criquet en justaucorps perché sur des ailes d’éléphant. Je ne sais plus exactement mais la fraîcheur et la vivacité de cette artiste talentueuse persiste encore.
En mars, j’étais partout sauf à Paris. Sauf dans le gris.
J’étais dans le smog, en pleine terre Britannique. Chez les sujets de sa Majesté Elisabeth II. A Londres. Dans le green.
Plongé dans un vert anglais, presque acidulé… celui de Hyde Park, en compagnie de Hans Ulrich, près de la
Serpentine. Pour l’expo de
Derek Jarman. Cinéaste, artiste, catalyseur de talents. Presque aux commandes d’une Factory à l’Anglaise au moment de son décès en 94.
Puis le vert encore. J’évoluais lentement dans le green plus intense du cimetière de Highgate.
Et là, je me souviens d’une interview pirate de
Miltos Manetas filmée à l’arrache sur un téléphone portable. Dans le cimetière le plus romantique et le plus gothique que je n’ai jamais vu. On aurait juré qu’Edgar Allan Poe et Marie Shelley aimaient s’égarer en ces lieux et s’imprégner de cette atmosphère avant d’écrire. S’inspirer des âmes qui courent sous ces pierres, se logent dans les courbes de ces feuilles de lierre… se laisser hanter par toutes ces nuances de vert et écrire des contes invraisemblables, peuplés d’ombres, entre peur, tremblements et surréel.
Miltos nous raconte qu’un fantôme erre d’ailleurs entre ces tombes victoriennes… ou plutôt un vampire ! Est-ce celui de Karl Marx dont voici d’ailleurs la tombe ? Car dans ces chemins escarpés, entre toutes ces pierres vermoulues, ces timides pierres tombales recouvertes de mousse et, entre ces frêles arbres qui torsadent avec grâce autour de fragiles sépultures rouillées… il y a la tombe de Karl Marx. Un bloc. Une stèle pyramidale qui en impose. La tombe la plus haute, la plus emphatique et la plus monstrueuse de tout le cimetière.
Le même jour… jour du rendez-vous avec Miltos, dans son atelier, je me rappelle d’un chauffeur de cab très Anglais prêt à me réduire en poudre de pudding si jamais je m’étais trompée de « Highgate »… comme s’il pouvait y en avoir deux ! Et qui du coup m’a fait arriver en retard à mon rendez-vous avec Howard Bernstein plus connu sous le nom de Howie B. le premier rdv de la journée.
Le musicien électro-hip-hop-jazz-funk… m’attendait chez Miltos dont il est le voisin. J’imagine qu’il se souvient encore de la furie qui a débarqué dans le salon, au milieu des toiles composées de connexions, de connectique et de Play Station… cette tornade de nerfs en pelote débarquant chez son pote vers 9h 30 du mat en pestant contre les cabs’ British et la cartographie hystérique de cette ville composite.
Je me souviens qu’après l’interview et le départ de Mister Bernstein, j’ai calmement demandé à Miltos si mon attitude n’avait pas trop détonné avec l’atmosphère flegmatique dans laquelle on se trouvait. Et Miltos m’a expliqué que Howie en avait sans doute bien ri tant il connaissait en profondeur le tempérament des frenchy women : sa petite copine française a été élevée dans la même ambiance survoltée que moi.
J’étais donc à Londres. Une semaine in the UK. Dans une certaine forme d’anarchie. Admirer les joyaux de la couronne, prendre le thé sur des napperons tâchés, hésiter entre la crête et le melon, entre le vélo et le cab, entre les Sex Pistols et les Clash, entre les Stones et les Beatles… et finalement choisir Howie B !
Puis aussi Bowie car… BEAU, OUI ! Beau comme Chris Taylor, le galeriste le plus dandy trendy de Londres. Et comme Chris Taylor, directeur du
Museum 52, se rappeler que le Diable est Anglais, et les «
Selfish Cunts » aussi !
Ce groupe de néo-punk déjantés jouait au George Tavern, sur Commercial Road, dans l’un des plus vieux pubs de Londres. Non, Commercial Road n’est pas dans l’Est, car il est dans le tréfond des bas fonds de l’East London. Il doit exister quelque chose de plus à l’est encore que l’est. Et ce soir-là Alexandre Pollazzon, galeriste de son état, m’y avait entraîné… car le George Tavern se trouvait forcément sur les Rives du Styx. Sinon, je ne vois pas !
Et le chanteur des Selfish, qui devait être le produit d’un orgasme entre Iggy Pop et Nina Hagen, ondulait sur les tables et j’étais machinalement entraînée dans ses mouvements. Piégée par sa voix. Prisonnière de sa captivante énergie. Il ondulait à l’infini comme le font ces invertébrés à la peau douce et froide qui cherchent à vous hypnotiser de leur regard glacé puis à vous paralyser de leur langue bipartite. Une belle salamandre à la voix gravement acidulée qui se tortillait avec sensualité. J’aurais juré qu’il parlait non pas le saxon, ni même une langue venue de Transylvanie mais belle et bien celle des vipères… et ça me plaisait.